L’influence du microbiote intestinal sur le psychisme
Par Delphine Bonnaud

Des études de plus en plus nombreuses et concordantes attestent du rôle du microbiote intestinal sur notre psychisme. C’est l’objet d’un ouvrage de la thérapeute  Delphine Bonnaud à paraître aux éditions biodynamiques.

L’intestin abrite notre microbiote intestinal, représentant l’ensemble des bactéries qui vivent dans notre tube digestif, au nombre de 100 000 milliards. Ce microbiote intestinal œuvre chaque jour pour notre santé, il nous aide à digérer les aliments, participe à la production de vitamines et de nutriments, à la détoxication, à la production de neurotransmetteurs, des substances cérébrales importantes comme le BDNF, l’acide gamma-aminobutyrique (GABA) et le glutamate. Il agit aussi sur l’inflammation.  Notre intestin possède son propre système immunitaire, le « tissu lymphoïde associé à l’intestin » (GALT), qui représente 70 à 80 % de l’ensemble du système immunitaire de notre corps. La majeure partie de notre système immunitaire est installée dans notre intestin car, en effet, la paroi intestinale constitue la frontière avec le monde extérieur.

Il est prouvé scientifiquement aujourd’hui que l’état de ce microbiote est un élément crucial de la santé humaine et qu’un tel écosystème doit être considéré comme un organe à part entière ayant subi des changements radicaux au cours des deux derniers millions d’années. Nous avons établi un lien intime et symbiotique avec ces habitants microbiens qui ont activement participé à notre évolution depuis l’aube de l’humanité. Ces microbes étaient en effet répandus sur terre plusieurs milliards d’années avant notre arrivée. Ils se sont adaptés et ont évolué en réponse à l’environnement que nous avons créé à l’intérieur de notre corps. Même l’expression de nos gènes dans chacune de nos cellules est modulée à un certain degré par ces bactéries et par les autres organismes qui vivent en nous.

L’être humain abîme son propre humus

Notre vision des bactéries s’est considérablement modifiée ces dernières années. Alors que nous les pensions uniquement malveillantes, leur rôle bénéfique sur notre santé est maintenant indéniable. Nous devons comprendre que certains microbes, loin d’être nuisibles, sont indispensables à la vie. Le praticien grec Hippocrate, père de la médecine moderne, fut le premier à affirmer, au Ve siècle avant J.-C., que « l’origine de toutes les maladies se trouve dans l’intestin ».

La santé et la vitalité prennent racine dans l’intestin. La base de la vie est l’humus rempli de bactéries, et l’énergie. Mais l’Être humain a abimé la Terre, et son humus précieux est en train de s’appauvrir. De même, il appauvrit sa terre à lui, son microbiote, qui est la base de son système.

Dusko Ehrlich, un des pionniers dans l’étude du microbiote, explique : « Un quart des individus sur la planète ont perdu la richesse de leur microbiote ». De nos jours, la plupart des gens hébergent trop de bactéries pathogènes, se privant d’une flore abondante et variée. Les milliards de bactéries qui nous colonisent à la naissance nous accompagnent tout au long de notre vie. Le capital bactérien acquis doit ensuite être préservé et fructifié pour nous assurer une bonne santé. Il existe dans notre microbiote intestinal comme dans l’humus le principe de dominance. C’est-à-dire qu’un petit pourcentage va influencer l’ensemble. Ainsi, si notre microbiote est composé d’un plus grand nombre de bactéries bénéfiques que de bactéries indésirables, l’ensemble, ou au moins la grande majorité, agira de manière bénéfique pour l’organisme. Ainsi apparaît l’importance de ce que nous ingérons dans l’état de notre microbiote et donc son influence sur notre comportement.

Le stress trouve son origine dans l’intestin

Notre mode de vie, notre alimentation, nos conditions d’hygiène, notre environnement évoluent de plus en plus vite, si vite que nos bactéries ne peuvent plus suivre le rythme. Des déséquilibres apparaissent, et la symbiose qui existait entre nous et nos bactéries est rompue : c’est la dysbiose, c’est-à-dire que nos bactéries deviennent moins nombreuses quantitativement et qualitativement, avec moins d’espèces ou des espèces différentes. Les conséquences peuvent être majeures. Avec une dysbiose, nous devenons plus sensibles à la prise de poids, au diabète, aux maladies cardio-vasculaires, au stress, à la dépression. Le stress récurrent maintient la dysbiose avec l’apparition de désordres intestinaux, qui s’aggravent encore plus avec la prise de médicament : c’est un cercle vicieux.

Il est maintenant prouvé scientifiquement que notre tube digestif et ses bactéries peuvent être à l’origine du stress, et non uniquement le cerveau. De cette interaction entre l’intestin et le cerveau est née l’idée que l’intestin est comme un deuxième cerveau. Agir directement sur les bactéries peut donc améliorer le stress. Même les dépendances vis-à-vis de l’alcool, du sucre ou de toute autre drogue, ainsi que des maladies aussi sévères que l’autisme ou la schizophrénie, sont influencées par nos bactéries digestives. La dysbiose agit également sur les pathologies modernes telles que l’eczéma, l’obésité, l’ostéoporose, le diabète, le cancer, les maladies neuropsychiatriques, Parkinson, Alzheimer, le TDAH. La recherche scientifique estime aujourd’hui qu’il est possible d’associer jusqu’à 90 % des pathologies humaines à un intestin dysfonctionnel. Le microbiote est maintenant reconnu par la médecine et ses institutions comme un trésor dont il faut prendre soin, comme la base de la santé.

Les bactéries de notre microbiote influencent notre psychisme.

Suite à de nombreuses études, on a constaté que le niveau de l’humeur varie selon la proportion de certaines classes bactériennes. La dépression, les troubles bipolaires, l’autisme, les maladies neurodégénératives, les troubles du comportement, la fibromyalgie et la fatigue chronique sans origine connue ont en commun un écosystème intestinal perturbé. Les découvertes en immunologie révèlent que les maladies mentales sont aussi des maladies physiques. L’intestin pilote la majeure partie de notre immunité. Il possède aussi de nombreux neurones, produit des hormones, des neurotransmetteurs détectés par le système nerveux entérique qui envoie ensuite des signaux en périphérie et communique directement avec le cerveau.

L‘axe intestin-cerveau est bidirectionnel, mais la communication ascendante est infiniment plus riche. 80 % des informations du nerf vague vont de l’intestin vers le cerveau, donc 20 % dans le sens inverse. Des troubles intestinaux précèdent d’ailleurs souvent les troubles psychiques. En France les troubles de l’anxiété touchent une personne sur cinq. Et une personne sur cinq connaîtra un épisode dépressif au cours de sa vie. La dépression constitue à présent la première cause d’invalidité dans le monde. Pendant des décennies, les psychiatres ont pensé que la clé des maladies mentales se situait dans le cerveau, et c’est encore aujourd’hui ce que beaucoup pensent majoritairement. La grande prise de conscience de cette dernière décennie, c’est que l’on s’est trompé en se limitant au cerveau, et que la clé se trouverait dans l’intestin.

Peut-on changer l’anxiété en modifiant le microbiote ?

Schématiquement, ce réseau bidirectionnel permet au cerveau d’influer sur les activités motrices, sensitives et sécrétoires du tube digestif et à l’intestin d’exercer une action sur les fonctions cérébrales. Récemment, l’équipe du professeur Collins a conduit une expérience qui exploite le fait que deux souches de souris n’ayant pas le même comportement naturel diffèrent également par la composition de leur flore intestinale. Les souris d’une souche sont timides et anxieuses alors que celles de l’autre souche montrent une grande tendance à explorer leur environnement. Elevées dans des conditions stériles, les deux souches de souris, dépourvues de germes intestinaux, ont été transplantées avec le microbiote intestinal de l’une ou l’autre souche. Résultat : les chercheurs ont inversé le comportement des rongeurs, les souris timides devenant de vraies exploratrices et vice-versa.

Aujourd’hui, la plupart des efforts de la recherche portent sur des études montrant un lien entre le dysfonctionnement intestinal et le cerveau, plus particulièrement entre la présence de marqueurs inflammatoires dans le sang (indiquant que le système immunitaire sanguin est en état d’alerte) et le risque de dépression. Des niveaux élevés d’inflammation augmentent énormément le risque de développer une dépression. Plus ces marqueurs de l’inflammation sont élevés, plus la dépression est forte. Cela place directement la dépression sur le même plan que d’autres troubles de l’inflammation, tels que la maladie de Parkinson, la sclérose en plaques et la maladie d’Alzheimer.

La dépression ne peut dès lors plus être perçue comme un trouble uniquement dû au cerveau. Certaines études sont de véritables révélations. Par exemple, lorsque des chercheurs perfusent une substance déclenchant l’inflammation à des personnes en bonne santé sans signe de dépression, les symptômes classiques de la dépression se développent presque instantanément. De même, il a été démontré que l’administration d’interférons (protéines qui augmentent les cytokines inflammatoires) entraîne une dépression importante chez un quart des individus traités. Le lien entre inflammation et dépression est si solide que les chercheurs envisagent maintenant de prescrire des médicaments modifiant le système immunitaire pour la traiter.

Avant, pour chaque catégorie de maladie, les médecins donnaient un même traitement. Ce qui change maintenant, c’est qu’enfin les médecins regardent les pistes génétiques, environnementales, biologiques, comportementales. En rééquilibrant notre microbiote intestinal, nous pouvons rééquilibrer aussi nos troubles mentaux. Ce constat a fait émerger de nouveaux domaines de recherche : la psycho-neuro-endocrino-immunologie (PNEI) – qui étudie les interrelations entre le cerveau, le système nerveux, le système endocrinien, le système immunitaire et le système digestif –, la psychomicrobiotique, la psychonutrition, et a donné naissance à une nouvelle discipline, la neuro-gastro-entérologie.

Nous nous trouvons à l’aube d’une véritable révolution.  Comprendre le développement et le fonctionnement de cet organe, c’est comprendre pourquoi de nouvelles maladies se font jour et, surtout, comment les prévenir ou limiter leurs effets. Notre microbiote est modifiable c’est son originalité par rapport aux autres organes. Ainsi, en cas de dysbiose, de véritables traitements fondés sur des apports de bactéries bénéfiques ont commencé à apparaître, et vont se développer. Dans les années à venir, nous aurons accès à des banques de bactéries bienveillantes pour nous traiter. S’occuper de nos bactéries, modifier leur ensemble en favorisant celles qui sont bienveillantes, cela signifie adapter notre alimentation, éventuellement utiliser des prébiotiques et des probiotiques, soigner certaines maladies par des greffes de selles. En 2014, le National Institute of Mental Health (Institut américain de Santé mentale) a dépensé plus d’un million de dollars pour un nouveau programme de recherche portant directement sur les relations entre le microbiote et le cerveau.

Delphine Bonnaud