De la peur dans la relation psychothérapeutique
L. Tenenbaum, avril 25
1. La peur, une manifestation du vivant
La peur est inscrite dans nos origines animales, du temps où nous étions des proies. Et nous l’avons été longtemps avant de devenir des prédateurs à notre tour - double nature qui fait de nous des animaux assez particuliers, qui vivent la peur autant qu’ils l’inspirent… Pour les proies la surveillance et la vigilance sont essentielles à leur survie. Rester attentif, aux aguets témoigne d’une peur latente. Faire peur est pour certains une façon de maintenir à distance celui dont on a peur. Nous devrions nous souvenir de ces enseignements précieux de notre nature animale quand, psycho-praticien, notre vis-à-vis garde le contrôle, reste fermé dans une attitude qui nous fait peur. Saurons-nous ne pas être la proie ? Ou bien quand il déroule une histoire aux détours sans fin, saurons-nous ne pas être le prédateur, le loup chassant le lièvre ? Dans un cas comme dans l’autre, il a peur (de quoi, de qui ?). Il a donc à protéger quelque chose qui lui est précieux. Sa vie ou plus ?
2. Si la peur peut s’éprouver partout, dans le cabinet elle est spéciale
Sa logique animale amène une question étrange ici mais incontournable : quel est le danger ici et maintenant ou quel danger fait courir d’être ici et maintenant ? Et s’il n’y pas de danger réel, sur quoi peut se fonder la peur, quel est le danger caché ? Forcément « dans la tête », c’est-à-dire dans une autre dimension de notre réalité. Cela peut être dans l’imaginaire, portée par les images qui surgissent ou dans l’inconscient, en lien avec des croyances, des pulsions, dont le seul élément visible serait précisément la peur ou les masques qu’elle prend. Ceci vaut pour le consultant comme pour le psycho-praticien.
3. A quoi on perçoit la peur chez le consultant
Elle est visible et se laisse identifier comme peur parfois clairement justifiée par une situation : « j’ai peur de…la séparation/ le cancer/ la mort de ma mère/ ne pas retrouver de travail/ etc. parfois liée à un objet ou une situation qui ne l’expliquent pas : petits animaux/ grand espace dégagé/ascenseur/ etc. Ce sont les phobies parfois seulement manifestée par des sensations psycho-somatiques : angoisse (gorge resserrée, oppression thoracique), stress, tension, forme extrême : la terreur qui tétanise, fige
Elle est là et ne se nomme pas comment sait-on que les gens ont peur : cadenas, volets, alarmes, armes - quand ils s’enferment - quand ils se protègent comment sait-on que le consultant a peur et qu’il a quelque chose à protéger : quand son corps se met en alerte : manifestations organiques, viscérales (respiration, sueur, viscères, couleur de la peau, pouls) : il y a danger. Le corps ne ment pas mais il délire : il obéit aux constructions de l’inconscient… quand « ça résiste » - la résistance témoigne sinon de la peur, mais du danger. Elle dit qu’il y a quelque chose à protéger - elle est donc d’une aide précieuse pour suivre l’évolution du processus : sa levée s’accompagne souvent d’un retour de la peur, bon signe (qui se traduit souvent par : on pourrait espacer, arrêter, faire une pause, etc.)
4. De quoi de qui le consultant a-t-il peur ?
De ce qu’il ne peut pas dire soit parce qu’il ne s’y sent pas autorisé (auto-jugement) par exemple des choses difficiles à dire chez soi, même avec ses proches les plus proches, et peut-être surtout avec eux, des choses qu’on a même de la peine à se dire, voire à accepter d’en être l’hôte, la peur de dire l’intime ses pulsions homicides, sexuelles, etc. : j’ai peur de jeter mon bébé par la fenêtre (c’est-à-dire : j’ai peur de cette envie que j’ai en moi …) Soit parce qu’il n’y a pas accès : le scénario inconscient autour d’un danger dont il devrait se protéger, scénario qui apparaît dans la façon dont se construit sa vie dans la répétition : échecs, déceptions, choix conjugaux, accidents, etc.
De ce qu’il vient faire : changer, s’émanciper, son mouvement vers l’émancipation, mouvement qui implique conflits de loyauté, angoisses de séparation, vertiges de la liberté (brève de comptoir : « le problème avec la liberté c’est que tu es obligé de choisir », etc.) la peur est dans sa tête, le mouvement vers soi dans ses jambes
Du psycho-praticien Par le transfert il donne au psycho-praticien la place que l’autre (tous les autres) a eue dans sa vie avec tout ce qui peut s’y jouer de dépendance et de pouvoir en même temps qu’il souhaite s’en libérer Sa sensibilité aux relations toxiques peut lui faire percevoir chez le psycho- praticien une toxicité dans le psycho-praticien lui-même n’est peut-être pas tout à fait conscient… (« quel est l’homme en toi dont il peut avoir peur ? »)
5. De quoi de qui le psycho-praticien a-t-il peur ?
De ce qui vient du consultant de ce qu’il exprime : par exemple les idées noires, idées de suicide. Le psycho- praticien a peur qu’il passe à l’acte - surtout quand il y a eu des antécédents - on pourrait le rendre responsable surtout s’il n’a pas de statut légal clair. Peur d’être incompétent, impuissant, il ne sait pas faire, envoyer au psychiatre pour qu’il prenne des médicaments ? Le piège de lui donner des conseils, montrer comme la vie vaut la peine d’être vécue (mais à quoi ça sert de venir voir un psycho-praticien si c’est pour entendre ce que n’importe qui lui dira ?). Mais : est-ce thérapie-compatible de demander à quelqu’un de se censurer, de cacher ce qui fait peur au psycho-praticien ou qui ne lui convient pas ? Si c’est le cas, c’est au thérapeute de se positionner sur la possibilité pour lui de travailler ou pas avec cette personne. Si dans ce lieu la parole ne peut pas être libre, quoi qu’elle ait à dire, où le sera-t- elle ? de sa personne : ce qu’il ne dit pas et qui diffuse de son attitude agressive, hostile, hyper défensive ou inversement séductrice ou clairement sexualisée
Ce qui vient de son propre inconscient soit que ça réveille ses propres démons, l’auto-jugement, le refuge dans l’impuissance, l’incompétence, le regard social, parental, professoral, la passion de sauver, comprendre, faire du bien ses pulsions, comme celles que peut réveiller la position de pouvoir, ses pulsions agressives, sadiques, sexuelles, etc. soit de ce que le processus thérapeutique risque de provoquer chez lui, donc sa propre peur d’avancer…
D’où le risque que les deux s’entendent pour ne pas affronter leur peur : complicité, association de malfaiteurs !
6. Gestion de la peur par le psycho-praticien
(dans la mesure où il a clairement accepté d’accompagner ce consultant) La peur est une manifestation essentielle du vivant et à ce titre à respecter Donc ni se focaliser dessus, ni l’ignorer, ni la contrôler en essayant de rassurer via « il n’y a pas de raison d’avoir peur » (en réalité un essai de se rassurer soi- même) mais l’accueillir sans juger : si elle est là elle a ses raisons elle est un guide dans le processus thérapeutique : quand elle réapparaît c’est que ça chauffe, quand c’est la terreur c’est que c’est très chaud et qu’on approche du centre là où est la ressource qui permet de se séparer des parents, de grandir et qui est protégée par la résistance et la peur précisément en tant que ressource
le psycho-praticien et la peur qu’il ressent la reconnaître l’accueillir pouvoir se la dire comme une indication précieuse sur le processus : elle peut installer la confiance pour le praticien puisqu’elle lui permet de percevoir quelque chose qui n’est pas dit… qui circule dans le champ… et qui trouve un écho chez le praticien et de l’exprimer à deux conditions incontournables : le praticien doit se garder de toute attribution (l’attribuer au consultant en particulier sous le couvert d’interprétation) et de toute intention autre que de prendre soin de lui-même ce qui définit être en congruence avec soi-même
Prendre soin de soi, de sa propre sécurité signifie que le consultant n’a plus à le faire alors que sa croyance invalidante est qu’il dépend des autres (ici du psycho-praticien) et qu’il doit donc en prendre soin pour qu’il(s) continue(nt) à s’occuper de lui. Cette conception de la psychothérapie la différencie fondamentalement des thérapies fondées sur des protocoles de déconditionnement : reconditionnement, rééducation, etc.
7. Comment assurer la sécurité du consultant
Le consultant, comme les animaux non humains, sent s’il est en sécurité ou pas avec ce qu’il rencontre (sauf le dodo de l’île Maurice et ce fut sa perte) pour pouvoir s’engager dans un travail qui réveille résistances et peurs, voire terreurs cela demande que le psycho-praticien s’occupe de sa propre sécurité pour que le consultant n’ait pas à s’en soucier (s’il essaie de rassurer le consultant alors que lui-même ne s’y sent pas, il essaie en fait de se rassurer lui-même…)
et qu’il ait profondément confiance dans ce qui amène le consultant en face de lui dans cet endroit, dans le processus thérapeutique, aussi appelé le processus d’individuation, quelles que soient les apparences et le discours du consultant, Le plus important pour nous psycho-praticiens est d’entendre ce que dit la peur que vit le consultant : tant que j’ai peur c’est que le vivant est encore présent quelque part en moi
Deux métaphores pour comprendre ce qu’est un accompagnement sécurisant :
- Lors d’une escalade on doit être assuré par quelqu’un d’autre, ce qui ne veut pas dire porté, rassuré à chaque pas, entravé - il importe de sentir que l’autre assure mais laisse du mou…
- L’enfant se dresse sur ses jambes quand il en sent le besoin et personne ne peut le faire à sa place, mais il a besoin d’une présence tranquille pour s’y lancer
8. Quid des peurs collectives
Il est facile dans une collectivité de susciter un climat de peur en agissant sur l’imaginaire et en profitant d’un contexte incertain. L’état actuel de nos sociétés s’y prête et l’écho s’en produit dans nos cabinets. Comment le travail de la psychothérapie prend sa place au milieu de processus qui impactent tout le monde ? Il ne diffère pas sur le fond des principes qui le fondent mais nous amène à être attentif à des problématiques exacerbées par le contexte. Celle du pouvoir, celui qu’on subit, celui qu’on est tenté d’exercer en retour (l’éternelle tentation de la victime de devenir bourreau à son tour), celle des limites et de l’impuissance, celle de la responsabilité vis-à-vis de nous-mêmes, celle de la fascination par les sauveurs…